Je sais bien quelque chose
- Brianna Dai
- 1 mars
- 3 min de lecture

Dans une période où les parents ambitieux forçaient souvent leurs filles à épouser richesse plutôt qu'amour; la richesse voulait dire vieillesse, peut-être même avarice.
Décrite par Alan Mills comme une ballade québécoise « d’un charme et d’une chaleur infinis », Je sais bien quelque chose est chantée du point de vue d’un jeune homme qui rencontre Marguerite, accablée par le malheureux destin qui l’attend : un mariage avec un vieillard à la barbe grise.
Chanson de mariage, chant de métier ou protestation discrète ?
Cette chanson appartient au genre des chansons de maumariées, récits de femmes prisonnières d’un mariage malheureux. Dans ces pièces, la jeune mariée se confie souvent à un galant, un jeune prétendant, signalant ainsi une résistance affective (et parfois implicitement amoureuse).
Dans de telles dispositions, une jeune femme qui prend son galant pour confident est déjà bien engagée sur le sentier de la consolation secrète.
Également classée comme chanson de canotiers ou de métiers, la ballade a pu être chantée par des voyageurs et des travailleurs, son refrain rythmé se prêtant au labeur collectif. Mais son contenu l’inscrit clairement dans la tradition des chants de mariage, plus précisément de ceux qui critiquent les unions forcées. La morale finale est sans équivoque :
Les vieux sont pour les vieilles, les garçons pour les filles.
Une ligne qui affirme une forme de justice générationnelle et le droit à l’élan amoureux.


Partition extraite de Vingt-et-Une Chansons Canadiennes (1928).
Paroles (Original)
C'est en m'y promenant le longue de ces prairies,
Dans mon chemin rencontr’, Marguerite m'amie.
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ah ! – Que je ne dirai pas.
“Qu'a-vous à soupirer, Marguerite m'amie ?”
“Ne sais-tu pas, galant, Que mon pèr’ m'y marie ?”
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ah ! – Que je ne dirai pas.
“Ne sais-tu pas, galant, Que mon pèr’ m'y marie ?
A un vieillard bonhomm’ qui a la barbe grise ?”
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ah ! – Que je ne dirai pas.
Je voudrais que ces vieux soient dedans un navire.
A cinq cents lieues au larg', sans pain et sans farine !
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ah ! – Que je ne dirai pas.
Pour leur montrer par là, les pucelles à poursuivre.
Les vieux sont pour les vieill’s, les garçons pour les filles !
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ah ! – Que je ne dirai pas.
Source: MacMillan, Ernest, et al. Vingt-et-Une Chansons Canadiennes = Twenty-One Folk-Songs of French Canada. Translated by John Murray Gibbon, Frederick Harris Music, 1928.
Un possible historique : Marguerite de la Rocque
Dans mon chemin rencontr’, Marguerite m'amie.
Je sais bien quelque chose que je ne veux pas dire,
Ainsi se lamente la chanson.
Alors, qui est Marguerite ?
Un récit parfois associé à cette ballade est celui de Marguerite de la Rocque, abandonnée sur la Côte-Nord du Québec dans les années 1540 par le sieur (capitaine) Jean-François de La Rocque de Roberval après avoir refusé un mariage d’intérêt et choisi l’amour. Exilée sur ce qui fut appelé « l’Isle des Démons », Marguerite survécut seule pendant deux hivers après la mort de son amant et de leur enfant, avant d’être secourue par des pêcheurs basques.
Dans cet épisode historique, ce sont Marguerite et son amant (l’un des hommes de Roberval) qui se retrouvèrent « sans pain ni farine », tandis que les puissants vieillards regagnaient l’Europe en toute sécurité, traversant l’Atlantique. Les pêcheurs de Terre-Neuve perpétuent encore sa légende et guident les visiteurs vers la « grotte de Marguerite », près de l’île Harrington, préservant la mémoire de sa survie.
Que la chanson fasse ou non directement référence à elle, la résonance thématique demeure frappante : exil, résistance et prix à payer pour avoir défié l’autorité patriarcale.
Sources
MacMillan, Ernest, et al. Vingt-et-Une Chansons Canadiennes = Twenty-One Folk-Songs of French Canada. Translated by John Murray Gibbon, Frederick Harris Music, 1928.
Mills, Alan. French Canadian Folk Songs. FOLKWAYS RECORDS & SERVICE CORP., 1952, N. Y. C., USA.




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